Archéologie du sensible,
dans l’atelier de Patrick Loréa

par J. Aubry-Tirel

 

« Dans ma sculpture Il n’y a ni visages ni corps mutilés, il y a de fragiles figures éternelles attachantes figées dans leur dernière expression. Parfois des pans entiers se sont écroulés, chaque être, même une sculpture aime garder sa part de mystère ou d’oubli. Il ne s’agit pas pour autant de blessures. »

J’ai rencontré Patrick il y a quelques années de ça, découvrant par là même une activité artistique riche et multiple. J’ai donc décidé de lui rendre visite, un soir de mai, afin d’en savoir plus sur son parcours, son approche de l’art et sa pratique.

Or, on n’aborde pas la poétique d’une oeuvre comme son esthétique. En rentrant dans l’atelier, j’ai l’impression de rentrer dans l’intimité même de l’artiste, son « indicible inaccessible ». Je dois mettre ma langue dans ma poche, mes mots au placard, et penser à rebours, là où d’habitude, je fais un pas de côté et attaque les oeuvres finies avec mes outils théoriques. Je ne dis pas grand chose, laisse mon regard se mouvoir et mes mains parler. Avec un sourire complice, Patrick me glisse qu’il est vivement conseillé de toucher les statuts ».

Comme dans l’ Histoire de l’ Oeil, le regard ici se détache de l’esprit, il caresse les formes, les matières, se laisse attraper par ces visages parsemés dans le jardin aux abords de l’atelier. Plus que des masques, ce sont des figures, les empreintes tangibles d’instants fugaces où les visages rayonnent. Jouissance, pleurs, ou sommeil, Patrick saisit ces instants dans la matière, où le corps s’échappe des postures imposées, où l’égo se défait au profit d’un pur éclat de vie. J’assiste alors à la mue de l’une d’elle. Le moule est dégagé à l’argile. « Je lui enlève sa robe », dit l’artiste, tout en arrachant un bout d’épaule. Chaque étape est aussi un deuil. Plus tard, les moulages finiront dans la petite pièce qui leur est réservée, en attente d’une seconde vie.

Dans cette enveloppe de silicone et de résine chirurgicale sera alors coulé un mélange de matières : ciment, bronze, paille, sable et acier chauffés dans la forge attenante. Les aspérités du matériaux, les accidents qui émaillent le processus de moulage font de la sculpture finale un condensée de mémoires hétérogènes. Persistance rétinienne d’un corps qui nous a ému, empreintes des mains qui lui ont redonné forme, matérialité des éléments, l’ancre définitivement dans une approche sensible et érotique.

Ainsi, aborder les oeuvres dans leur genèse nous invite à nous défaire des réflexes de langages et des discours tout fait. On ne crée pas sans déconstruire quelque chose, sans y laisser un peu de soi. « On guérit la plaie, nous dit Blanchot, mais on ne peut guérir l’essence d’une plaie ».

Habillés de silicone, enroulés dans une résine empruntée à d’ancienne prothèses médicales, ces corps fragiles tentent de saisir l’essence même de ces plaies comme essence de vie. A chaque étape, l’artiste laisse sa trace, l’empreinte d’une caresse comme la brûlure des flammes, met à mal la pureté du matériaux et l’harmonie des formes.

D’aucun y verront de la douleur, mais c’est de souffrance qu’il s’agit. D’une souffrance lumineuse, une « sublime agonie » où le corps soumis aux injonctions de bienséance et de bien-être se libère. Aussi, il suffit de voir l’artiste à l’oeuvre pour comprendre que cet acte poétique est un acte d’amour, qui nous sauve de la violence.

J. Aubry-Tirel

Je l’ai aimée et n’ai aimé qu’elle, […] dans l’absence, dans le malheur, dans la
fatalité des choses mortes, dans la nécessité des choses vivantes, dans la fatigue du
travail, dans ces visages nés de ma curiosité, dans mes fausses paroles, dans mes
serments menteurs, dans le silence et dans la nuit, je lui ai donné toute ma force et
elle m’a donné toute la sienne, de sorte que cette force trop grande, incapable d’être
ruinée par rien, nous voue peut-être à un malheur sans mesure, mais, si cela est, ce
malheur je le prends sur moi et je m’en réjouis sans mesure et, à elle, je dis
éternellement : « Viens », et éternellement, elle est là.

M. Blanchot, « Arrêt de mort »